Lauréat 2018

Pierre FAURE
a été élu  lauréat 2018 des premières  Rencontres Photographiques des Amis du Musée Albert-Kahn
qui ont eu lieu les  10, 11 et 12 novembre 2017.

Compte tenu du rapport intègre et authentique qu’il entretient avec la photographie, compte tenu du caractère universaliste et de la qualité de l’ensemble de son travail, compte tenu de son investissement dans les questions sociétales, Pierre Faure est le premier lauréat à ouvrir la marche de cette nouvelle Bourse des Amis du Musée Albert-Kahn. Il fait partie des photographes qui mettent leur talent au service de la connaissance du monde et de la découverte des territoires et des populations, ce que la bourse des Amis du Musée Albert-Kahn souhaite soutenir financièrement, honorer, encourager et promouvoir. Et nous allons poursuivre chaque année ce type de soutien.

SA BIOGRAPHIE 
Pierre Faure est né en 1972 à Nice et vit dans les Yvelines.
Il a étudié les sciences économiques. En 2011, il aborde la question sociale en réalisant un travail d’immersion au sein d’une communauté Tzigane d’Ile-de-France. Puis s’intéresse à la vie de personnes en grande précarité accueillies en centre d’hébergement d’urgence et tente de saisir dans ce quotidien les figures d’’une humanité blessée. Depuis 2015 il documente la montée de la pauvreté en France, en parcourant l’ensemble du pays.En parallèle à ces travaux il poursuit depuis 2010 une série sur les arbres, interrogeant la place du végétal en milieu urbain.

Prix I shot It, 2017
Finaliste du prix de l’académie des Beaux Arts, 2017
Prix AEDH, Agir Ensemble pour les Droits de l’Homme, 2017
Prix du Double Dôme, 2018
Finaliste du prix Eugne Smith, 2019

SON TÉMOIGNAGE

Pourquoi as-tu eu envie de candidater à la Bourse des Amis du Musée Albert-Kahn ?

Depuis 2012 je documente la montée de la pauvreté en France, j’y consacre environ 200 jours par an. C’est essentiellement grâce aux prix et bourses que je peux poursuivre ce projet. Il m’a semblé que mon projet correspondait à la thématique de la bourse: « découverte des territoires et des populations ».

C’est aussi la possibilité de rencontrer certains membres du jury lors des lectures de portfolio (organisé à la Voz’galerie) qui m’a incité à candidater.

En quoi ton travail se reconnaît–il dans les valeurs portées par Albert Kahn ?

Afin de mener ce travail sur la montée de la pauvreté je vais à la rencontre de personnes issues de milieu très différents : tziganes, sans abri, petits paysans, personnes isolées, jeunes en rupture familiale, familles mono-parentale…et ceci dans toutes les régions de France métropolitaine. Je passe beaucoup de temps avec les personnes, je retourne les voir régulièrement pendant plusieurs mois, plusieurs années pour certaines. Il me semble que cela correspond aux valeurs d’ouverture sur le monde et de découverte des territoires et des populations portées par Albert Kahn.

J’ai aussi consulté les autochromes du Musée Albert-Kahn, celles d’Auvergne en particulier, je crois que mon travail s’inscrit dans une certaine continuité avec ces archives. La démarche, en tout cas, est la même.

Si tu rencontrais Albert Kahn aujourd’hui, qu’aurais-tu envie de lui dire, de quoi parleriez-vous ?

Je lui dirais que son projet de documenter la vie des peuples du monde se poursuit de nos jours.
Je pense qu’on ferait un état du monde, en comparant le passé et le présent.
Je lui demanderais de me raconter ses voyages.
Et enfin je lui proposerais de faire son portrait, pas facile car c’était un homme très discret.

La plupart de tes sujets sont en France, est-ce que tu penses un jour aller explorer d’autres parties de la planète ?

Oui j’y pense, j’en ai très envie mais je dois d’abord finir ce travail de fond. j’en ai encore pour quelques années.
J’aimerais partir vers l’Est, Turquie, Arménie, Turkmenistan, sans sujet particulier, juste voyager.

Quels sont tes projets ?

La bourse Albert Kahn me permet de poursuivre mon projet dans le Nord. J’y suis en résidence jusqu’à la fin de l’année. C’est d’ailleurs grâce à Christine Ollier rencontrée lors de ces lectures de portfolios que j’ai pu entrer en contact Paul Leroux directeur du Château Coquelle, lieu de la résidence.
Après ça je devrai me rendre dans le Grand-Est (2019), Bourgogne et Bretagne (2020,2021),…

FRANCE PÉRIPHÉRIQUE

Depuis 2015 je documente la montée de la pauvreté en France, en privilégiant les zones rurales et péri-urbaines. Ce travail a pour but de rendre visibles et concrètes les conditions de vie d’une partie de nos compatriotes. La France comptent 8,8 millions de pauvres (INSEE, 2016). 2,3 millions de personnes vivent avec au mieux 672 euros par mois (pour une personne seule). Comble pour l’un des premiers producteurs agricoles mondiaux, pour manger, près de deux millions de personnes auraient eu recours à l’aide alimentaire en 2015 (Observatoire des inégalités). Économiste de formation je m’intéresse aux évolutions qui modifient la société française en profondeur, sur le long terme. La pauvreté a baissé à partir des années 1970 jusqu’au milieu des années 1990. Elle est ensuite restée plutôt stable jusqu’au début des années 2000, puis elle a augmenté. Depuis 2004, le nombre de personnes pauvres a progressé de 1,2 million (+ 30 %). Ce mouvement de hausse constitue un tournant dans l’histoire sociale de notre pays. La dégradation économique enregistrée depuis 2008 pèse tout particulièrement sur les moins favorisés (source : L’Observatoire des inégalités). Mon objectif est donc de réaliser un témoignage photographique de la hausse structurelle de la pauvreté dans l’hexagone. Au delà des statistiques, le phénomène est peu visible. Pourquoi ? Les analyses de Pierre Bourdieu et Michel Legros peuvent nous éclairer. Selon le premier, l’invisibilité sociale est un effet de la domination. L’espace social est un espace clivé, divisé entre dominants et dominés. Dans la conception la plus large, l’invisibilité concerne tous ceux que les dominants estiment ne pas relever d’une vie normale et accomplie. Pour Michel Legros (Observatoire de la pauvreté et de l’exclusion sociale) l’invisibilité peut constituer un mode de régulation de la pauvreté. Il s’agit alors de rendre les pauvres invisibles. Les politiques urbaines notamment visent à « nettoyer » l’espace public, en évitant que les pauvres ne l’occupent trop massivement pour ne pas déranger le reste de la population. La rénovation urbaine a pu conduire à repousser les pauvres toujours plus loin en périphérie, et la politique de mixité sociale passe en réalité par l’expulsion plus ou moins directe et négociée de catégories que l’on ne souhaite plus voir dans les espaces rénovés. (ONPES). Je souhaite que ce témoignage rendre visibles et concrètes les conditions de vie d’une partie de nos compatriotes. Que des visages se substituent aux statistiques afin d’apporter au public des éléments de sensibilisation et de compréhension.

Car le regard des Français sur les pauvres se fait plus dur. Selon une enquête du Crédoc portant sur un échantillon représentatif de 2 000 personnes de décembre 2013 à janvier 2014 publiée le 12 septembre 2014, 37 % des Français pensent que les personnes qui vivent dans la pauvreté n’ont pas fait d’effort pour s’en sortir alors qu’ils n’étaient que 25% en 2009 au déclenchement de la crise. Mon approche est basée sur l’établissement d’une relation de confiance avec les personnes photographiées. Je m’intéresse au parcours de chacune d’entre elle au travers d’entretiens. Cette «méthode » demande beaucoup de temps. Ce projet bénéficie de partenariats avec Le Secours Populaire Français, la MSA. Après présentation du projet, le Secours Populaire et à la MSA (mutualité sociale agricole) ont décidé de me soutenir en mettant leur réseau à ma disposition. Je m’appuie sur les structures locales, les bénévoles, les travailleurs sociaux pour entrer en contact avec les personnes en difficulté. Mon ambition est de couvrir l’intégralité du territoire français (chaque département). Ci dessous figurent des photos prises dans les départements du Var, Calvados, Eure, Seine maritime, Cantal, Puy de dôme et Corrèze.

TZIGANES

Cette série montre la précarité du quotidien  d’une cinquantaine de familles tziganes  originaires de Roumanie, installées sur un terrain vague d’île de France. Le photographe a passé une année parmi eux.

Ces personnes sont des migrants économiques : la dégradation des conditions de vie depuis vingt ans et l’absence de perspectives d’avenir les ont poussés à quitter la Roumanie.
Ils gagnent plus d’argent en France (récupération de ferraille, musiciens de rue, …) qu’en étant agriculteur là-bas, quitte à vivre dans des conditions matérielles plus difficiles qu’au pays.
Ce déplacement est envisagé comme un investissement. Comme pour tous les migrants, la priorité est de mettre de côté pour envoyer au pays avec lequel ils maintiennent des liens étroits et réguliers (Les allers-retours sont fréquents notamment au moment des fêtes).

Ce ne sont pas des nomades : en Roumanie ils vivent dans des maisons le plus souvent en milieu rural, mais en France, les expulsions des squats et bidonvilles les poussent à la mobilité.

Le fait de vivre tous regroupés sur un même terrain vague, dans un bidonville, n’est pas un idéal de vie mais le produit de la migration. C’est une manière de se mettre en sécurité et de faire jouer la solidarité entre les familles.

Les tziganes sont un peuple européen d’origine indienne, leurs ancêtres sont venus d’Inde du Nord, il y a environ 800 ans.
Parvenus en Europe par l’Asie Mineure et le Bosphore, ils se sont installés d’abord dans les Balkans, puis dans les Carpates et petit à petit dans tous les pays européens, de la Grèce à la Finlande et de la Russie à l’Europe occidentale (Espagne, Portugal, France, Allemagne et Royaume Uni). On compte environ 12 millions de tziganes en Europe, les deux pays qui en abritent le plus étant la Roumanie et la Bulgarie.

LES GISANTS

Ce travail a été réalisé entre mars 2013 février 2014 dans les locaux du Refuge, plus grand centre d’hébergement d’urgence de France (400 lits), situé à Paris.

Contexte
Le nombre de sans-domicile a augmenté de 50% depuis 2001, atteignant le chiffre de 141 500 personnes, dont 30 000 enfants début 2012. Insee, 2013.
Cette explosion démographique est le résultat de la crise économique couplée à la flambée des prix de l’immobilier dans les années 2000. Pour les associations de défense des mal-logés et des sans-abri, elle illustre aussi l’inefficacité de la gestion saisonnière du problème sans politique sur le long terme.
Même si l’Etat a fait un effort en ouvrant des places supplémentaires, le dispositif d’accueil d’urgence reste saturé à cause de l’explosion de la demande. Deux tiers des appels au 115 (samu social) restent sans réponse.

La logique des plans hiver maintient les sans-abri dans un système de portes tournantes et d’hébergement de courte durée sans perspective d’accès au logement, Dans ce système, toujours en œuvre dans un grand nombre de territoires, les personnes sont abandonnées dès la remontée des températures.

Les Gisants

Le gisant est une sculpture funéraire de l’art chrétien médiéval représentant un personnage couché généralement à plat-dos. (Le mot « gisant » vient de gésir « être allongé »)
Sa symbolique première est surtout religieuse. La représentation du défunt le place dans une sorte de mode transitoire, ni mort ni vivant, mais irrémédiablement tourné vers le ciel. Le gisant recouvre également une symbolique liée au pouvoir, ces effigies sont réalisées pour des rois, des reines, des membres de familles royales ou de grands serviteurs du royaume.
L’objectif de ces statues est, à l’origine, de rappeler le défunt au souvenir des vivants.